mercredi, juin 15, 2005

Le rire comme arme de destruction massive

Pour ceux qui n'ont pas eu la chance, comme moi, de voir la retransmission de la conférence de presse de Florence Aubenas à la télévision, je vous recommande vivement de la regarder. C'est un peu long, mais c'est une véritable leçon de vie qu'elle nous donne là. Ca fait un peu con ce genre de phrases stéréotypées. Je n'aime pas les lire et encore moins les écrire. Mais là, je dois avouer que la Florence m'a littéralement scotché à mon fauteuil.

Après avoir été détenue cinq mois durant dans des conditions dignes des pires camps de prisonniers, après avoir croupi dans une cave sans lumière et insalubre de 4 mètres sur 2 et de 1,5 mètre de haut, les yeux bandés et les mains attachées, après avoir été tenue au silence sous peine d'être battue (et elle le fut... alors qu'elle n'avait même pas parlé), après tout cela, elle raconte avec un humour stupéfiant tout ce qu'elle a enduré. Et si son regard ne se troublait pas par moments, on aurait presque l'impression qu'elle nous raconte des vacances un peu foirées chez l'habitant, au fin fond de la campagne irakienne...
"Je vais raconter un truc, j'espère qu'Hussein ne m'en voudra pas, dans un sachet, il y avait ma montre et mes boucles d'oreilles, et dans l'autre il la bague d'Hussein et sa montre.
Hussein me dit : «Florence, tu dois leur laisser un cadeau, c'est la tradition». Je lui dis: «Je ne veux pas le savoir, moi c'est la première fois». Il y avait deux gardiens , Hussein me dit qu'il avait laissé sa bague à l'un et sa montre à l'autre, que je peux faire le contraire. Je dis «non». Il insiste. Je me dis que peut-être que ça voulait dire autre chose, on ne sait jamais. Ils ont compté l'argent, il y avait 180 dollars dans le porte monnaie. Hussein dit : «Laisse-leur au moins l'argent.» J'ai dit: «ça fait cher!» (rires). L'hôtellerie ne valait pas ça! Il insistait tellement, j'ai fini par donner les billets. Le type les a pris, ils se sont parlés, puis ils me les ont rendus, je n'ai pas insisté. Je l'ai remis dans mon sac." (Extrait du verbatim dans Libé)

Et encore, ce n'est rien comparé au ridicule de certaines situations que Florence Aubenas raconte. Là encore, son récit nous donne l'impression d'être dans un film italien des années 50, ou dans un néo-polar américain des années 90, tant ses ravisseurs avaient l'air d'une bande de zozos complètement crétins :

"Deux jours plus tard, il est revenu. «Bon, on va refaire une vidéo. Il n'y a toujours rien avec votre ambassade. Je n'y arrive pas. Je ne sais pas comment les faire bouger donc on va faire quelque chose pour essayer de contourner l'ambassade et atteindre directement Chirac: est-ce que vous avez son e-mail ?» (rires)

J'avais pas mon carnet non plus. Il reprend: «Comment on va faire, est ce qu'il y a un parti d'opposition en France ?» J'ai confirmé. «Est-ce qu'ils ont un site internet?» Sincèrement je rigole aujourd'hui, c'est ma façon de faire, mais ça ne m'a pas fait rire beaucoup. Je me disais : «J'en ai pour cinq ans si on en est à l'e-mail de Chirac et au site du parti socialiste.» Aujourd'hui, je préfère en rire, ce n'est pas ce que je faisais à l'époque.

Il m'a dit : «Bon, qu'est qu'il fait ce parti d'opposition? Il se présente aux élections... Bon allez on passe à autre chose. Moi j'ai une idée.»
– Ah bon?
– On va contacter monsieur Julia.»
La j'ai ri, je le confesse.
J'ai dit: «Ah non !»
– On va faire une cassette et sur la vidéo vous allez appeler Monsieur Julia au secours.
– C'est juste pas possible, c'est pas possible je vais me ridiculiser, je vous le dis franchement je vais me ridiculiser, on va dire que je suis folle donc c'est non [je me disais : peut-être qu'il confond]. Monsieur Julia, c'est celui de l'autre enlèvement, celui qui a prolongé les négociations dans l'enlèvement précédent, c'est comme ça qu'on dit les choses.
– Oui.» Là il a éclaté : «Vous êtes un otage nul.
– Ah bon.
– Vous ne comprenez rien à rien.
– Ah bon?
– Justement ce type a été humilié, il va vouloir se venger. Donc il va être très actif pour essayer de vous libérer, ou en tout cas il va nous servir pour savoir ce que fait votre gouvernement et pourquoi ça ne marche pas.
– Ecoutez c'est pas possible, moi je ne peux pas faire ça, c'est ridicule, je le sens pas du tout.»

Maintenant, à la lecture de ce qui s'est passé, c'était des arguments. Mais à cette époque-là, moi accroupie par terre, je me disais non c'est pas possible. Là-dessus a repris ce rituel de la vidéo. Le traducteur était assis, il écrivait le message, toujours un peu le même : «je m'appelle Florence Aubenas, je travaille au journal Libération, je suis malade, je vais mal, s'il vous plaît aidez moi.» je lisais mot à mot, j'apprenais par cœur, mais en tant qu'otage nul, j'avais toujours du mal, alors ils me faisaient reprendre vingt fois : «ça va, vous le faites mal, pleurez mieux.» C'était des répétitions à n'en plus finir, alors il finissait par s'énerver : «Avec vous, c'est impossible, je perds tous mes après-midis, ça met trop de temps.» Donc re-cave" (Extrait du verbatim dans Libé)

Alors quand on lit ça, on a envie de pleurer (et) de rire. Parce qu'on se dit que même si la connerie humaine est toujours plus proche de l'entropie, il y aura toujours des Florence Aubenas pour l'annihiler par un humour aussi dévastateur que salvateur.

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